Voyage à la voile sur Saturne

Transat, jour 5 : A quai à Puerto Soller.

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Depuis le 3 décembre 2011, Michel nous propose chaque samedi une nouvelle page du carnet de bord de la transat qui à conduit Saturne en Guyane. Après une pause sètoise, retour au rythme habituel avec aujourd'hui, le récit du cinquième jour.
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Le jour se lève sur Puerto Soller. Je chemine doucement sans but précis. La vie s'ébroue doucement autour de moi. Un premier café savouré à l'abris de l'ombre portée de l'imposant relief qui protège l'est de ce cirque naturel. J'adore... C'est l'heure des promesses, des espoirs, des rêves pour tout un jour. Un lieux paisible, reposant, sans peur aucune. Je respire le bonheur simple d'être là. Les tensions liées à la mise en œuvre de ce grand voyage s'éloignent un moment. Chut... Je devine Saturne parmi les quelques mats qui habillent les pontons...
De le voir là, de l'imaginer bientôt courant dans les alizés, de me souvenir de tant de rage et folie pour lui éviter l'humiliation d'un découpage au chalumeau. Mes oreilles bourdonnent. J'entends distinctement le moteur du Latécoère de Saint-Exupéry qui survole la terre des hommes. Tant d'images me reviennent brusquement, déferlent en vagues successives, me submergent. Je retrouve tout, dans une enivrante respiration. L'odeur de son désert de sable, émaillé de poussière d'étoile. Les tractations avec les rebelles autour de Cap-Juby. Les nuits glaciales et incertaines passées dans la Cordillère des Andes à tenter de dénicher le bon col pour passer. Sa dédicace définitive à un ami légendaire: « Merci à toi Didier Daurat d’avoir fait de l’aéropostale un univers à part pour lequel les hommes ont tenté d’être un peu plus grands. »
P'tit jojo taquin me fait passer un petit mot qu'il gribouille sur l'addition : « Posséder c'est voler! - Tu as raison P'tit jojo, merci. Au delà du jeux de mots amusant, j'ai du être bien perdu pour croire à cela.» Il m'est si essentiel de posséder. De posséder vraiment. Non pas des objets stupides de consommation facile, mais un rêve matérialisé, exorbitant, démesuré... habité. Essentiel de trouver en soi la force de le réaliser, de se hisser à la mesure de son espérance. Saturne c'est une voile imaginaire avant tout, un parent du grand cerf de Jean Giono dans « Que ma joie demeure ». Une voile dont le point d'amure est frappé sur le vît de mulet de mon tout premier Optimist, le point d'écoute 6 mètres plus loin, tout au bout de la baume de Saturne et le tout, hissée très haut, en tête de mes amers célestes.
« C'est précisément quand tu entres dans la barque que tout devient immense… »
Je me répète cette phrase comme pour ne plus jamais l'oublier.
9h : Je profite d'un réseau wifi ouvert pour prendre la dernière météo. Aie, le réveil est brutal, les choses se compliquent. Le courant de sud-ouest se renforce encore. Impossible de partir avant deux jours, au moins. Il faut encore et toujours improviser. L'occasion de finir de préparer le bateau est trop belle mais le chrono tourne. Je ne lâche jamais longtemps ! Pas d'autre choix de toute les façons. On va tenter de remonter les manches. On va aussi apprendre un peu, réviser les prises de ris en particulier.
 
9h30 : les nombreux petits déjeuner s'éternisent sous le soleil. Les terrasses plein sud nous enchantent. Personne ne songe sortir la boite à outils. D'ici, la vue est imprenable sur Saturne qui semble nous attendre. Parmi les quelques bateaux présents il tient son rang. Une machine datée pourtant. Tous les attributs des bateaux de voyage des année 70. De l'acier, des bouchins vifs, des taquets et des mains courantes, directement soudés sur le pont, la bulle. Une sorte de plan Karrof... mais réussi ! Car, peut-être un peu plus flush deck que ses camarades. Un peu plus tendu. La patte particulière de Joseph Rouillard qui l'a dessiné en 73. Rien de massif mais quelques détails emportent l'ouvrage vers une sorte de crédibilité permanente.

15h : Nous y sommes sans grande conviction, mais quand même. On tente de comprendre le cheminement des bosses dans la baume. En mon absence durant le chantier de préparation de la transat, la bôme à été entièrement désarmée sans que je sache du tout pourquoi et rééquipée à la hâte, juste avant le départ ! Les bosses se tricotent à l'intérieur et les démailler dans un tube noir c'est franchement chiant ! C'est pour ça que nous ne pouvions pas prendre de ris hier à la sortie du port. Rassurant quand même !
 
21h : Demain matin on tentera peut-être de rallier Alicante. La journée risque encore d'être compliquée, mais dès le 9 matin, ce sera portant. Huit nœuds sans effort dans la bonne direction... dodo!

 


Publié à 02:48, le vendredi 6 janvier 2012, dans Transat, Port de Sóller
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Transat, jour 4 : escale à Puerto Soller, le 6 décembre 2010.

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Chaque samedi depuis le 3 décembre 2011, Michel nous propose une page transcrite et réécrite du carnet de bord de la transat de l'hiver 2010/2011. Pour cause de fêtes de fin d'année, la livraison du jour 4 est avancée à aujourd'hui:
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Une parenthèse divine. Puerto Soller est petit village ravissant au nord de de l'île de Majorque. On peut emprunter un tramway des années 30 pour rejoindre Soller la ville haute et même continuer en train jusqu'à Palma. Quelques minutes sur une voix ferrée improbable bordée de figuiers et, la perspective découvre un cirque naturel imposant et protecteur. Mais comme rien n'est jamais définitivement idyllique, je ne peux m'empêcher de pester contre ces villas aussi moches que prétentieuses qui se propagent sans organisation, autour du port. Notre époque expose avec fiertés sa fascination sans borne pour l'égoïsme friqué. Chacun, au mépris de tout respect des autres usagés d'un espace commun, de tout bon sens écologique, de toutes notion esthétique, de stratégies urbaines durables, érige sa crotte avec la bénédiction des sacro-saints "pouvoirs publics" qui, d'une croissance salvatrice, ne sont désormais que les pantins. On va éviter le sujet à bord, j'ai cru comprendre que... chut!
Beaucoup de bricoles sur la planche ce matin. Ce départ précipité nous a privé de mille petites vérifications nécessaires. Le hale-bas d'abord. Son accroche sur la baume n'est pas assez charpenté pour un bateau de ce poids. La nouvelle grand voile, magnifique et puissante, est pourvue de lanières pour accrocher les crocs des ris, beaucoup trop courtes. Nous en profitons pour graisser le tube de jaumière. Le hublot cassé traversera l'atlantique recouvert d'épais morceaux de parquet en teck... du solide!
 
18h : Les bricolages sont finis, il faut juste vérifier l'eau du circuit de refroidissement. Le vent semble tombé. Nous risquons de partir assez vite, vers 22h. Resto en attendant. Une très belle escale: Du soleil, un décor grandiose, un village soigné, des gens multiples – Je veux dire une vraie mixité sociale encore, la classe moyenne sup n'a pas encore réussie à tous les virer..mais elle rode. Beaucoup de belles images et un bateau de nouveau en mesure de reprendre la mer.

19h30 TU : Attention nous sommes passés en heures TU (temps universel). Nous quittons Puerto Soller. Le "bordel" absolu. Quel départ ! Je suis grognons, grrrrrrr. Nous commençons par nous prendre les pieds dans les ris... Mais que se passe t'il ? Impossible d'envoyer la Grand Voile... Ensuite le Génois surpatte... impossible de libérer l'écoute. L'équipage n'est pas assez formé. On va rester une heure devant le port à tenter de nous mettre en marche. Je trouve cette houle curieuse. Nous quittons un paradis chaud et abrité mais des rafales violentes et cette houle me chagrinent.
21h : Finalement nous sommes en route au 285°. Quel pied ! Le bateau est surpuissant. Nous sommes au près serré à 8,5 nœuds... Enorme!

22h : Le vent monte. Avec la vitesse les lames passent sur le pont, et même dans le cockpit arrière nous bouffons de la mer ! Mais le spectacle est superbe.
23h : Merde ! L'ancre quitte son davier. Le temps d'aller à l'avant la récupérer sans se blesser, elle a bouffée de la peinture et moi je suis trempé. Encore un effet secondaire du bulbe. Avec un nœuds et demi en plus au près, les accours provoquent des tracas insoupçonnés. Je découvre! J’avais imaginer milles petits soucis possible mais pas celui-ci.

23h30 : Je doute, pour changer. Maintenant que nous avons réduit et que la mer se forme la progression est moindre. La fatigue, composante sournoise du mal de mer, commence à s'insinuer dans l'équipage. J'ai peur de la casse. Je crois que ça ne peut pas arriver, mais coûte que coûte, je n'en veux pas.
 
0h : Abandon, retour au port. Rien de grave. Départ en fuite, on envoie le génois en tête, le bateau vole vers Puerto Soller. Repos forcé, je ne suis pas bien. La prise de conscience de notre manque de préparation arrive un peu tôt. Je n'arrive pas à m'enlever de la tête que Sète n'est qu'à trente heures d'ici. Mais bon peu de casse, juste un pare-battage perdu, de la tôle à nue à l'avant... cool. Le retard s'accumule et reste préoccupant.
P'tit jojo, n'ose pas me sortir de mes interrogations, je suis trop dedans, tendu, têtu. Il est debout à coté de moi devant la table à carte. Il me pose une main dans le dos comme pour me donner son énergie et me calmer.
Il doit me dire tout doucement : "Tu es le capitaine que tu as toujours voulu être. Souviens toi de ton petit Optimist qui tirait ses bords dans le port de Bonifaccio. Tu l'a fais remonter au vent, très longtemps, jusqu'ici. Autre voyage, bien plus vaste, que les petits tracas du jour... repose toi doucement Capitaine, rien n’est perdu et demain est un autre jours."
Rideau!

Publié à 12:00, le vendredi 23 décembre 2011, dans Transat, Port de Sóller
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Transat, jour 3 : en mer vers Puerto Soller, le 5 décembre 2010.

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Chaque samedi, depuis le 3 décembre 2011, Michel nous propose une page transcrite et réécrite du carnet de bord de la transat de l'hiver 2010/2011. Voici le jour 3 :

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2h: Le vent de Sud-Sud-Ouest s'est levé, commence alors une nouvelle danse terriblement sensuelle en dessous de 15 à 20 nœuds ! 

Pour les néophytes qui lisent ces lignes : Quand le vent arrive de face, quand le bateau doit rejoindre un point situé face au vent, il doit tirer des bords. Se positionner pour recevoir le vent, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche (dans le jargon, bâbord ou tribord amure).

Le bateau penche (gîte) sous le vent et nous oblige à vivre dans un habitat qui accuse jusqu'à 15° de gîte par beau temps... parfois jusqu'à 35° par gros temps. Le passage d'un bord sur l'autre signifie que l'habitacle va pencher de l'autre coté et que tout ce qu'on vient de caler risque de dégringoler. Le virement de bord en lui même est souvent violent. Quand le bateau se retrouve sans vitesse face au vent il devient incontrôlable. A la merci des éléments.
La grand voile claque violemment et l'équipage sur le pont doit à la hâte enrouler un génois de 70 m2 et le renvoyer sur l'autre bord en deux où trois minutes. Reborder une voile de cette dimension demande un effort si violent que parfois les étoiles commencent à éclabousser les yeux... Il faut faire attention à ne pas s'évanouir.
C'est très agréable de vivre dans le bateau calé, qui glisse avec une gîte régulière et agité d’un petit tangage qui lui donne comme autant de petits coups de rien qui ouvrent la mer pour dessiner un sillage.

Nous faisons cap sur Valence en espérant pouvoir atteindre Alicante dans la journée de lundi... Avec à la clef, une nuit au port, enfin ! La fatigue est perceptible et Didier lutte toujours contre le mal de mer. Sommes tous fatigués.
J'écris ça en toute bonne fois mais en temps réel. L’expérience m’invite à douter un peu, encore et toujours. La route pour Alicante est longue. Suis partagé entre l'envie d'en finir avec ce départ, aller très vite, le plus loin possible - comme passer un point de non retour - et écouter cette petite voix raisonnable qui me pousse à lâcher du lest, se reposer, laisser Didier se remettre et bricoler le bateau.

6h: le vent tombe et me sort de la couchette. il faut remettre le moteur. Je me demande maintenant si une escale à Puerto Soller ne serait pas la bonne idée. Encore une fois je dois improviser. Impossible de prévoir durablement les choses. Toutes les trois heures on change de quart. Toutes les trois heures j’avise et me ravise. Rythme qui rapidement s’impose à moi comme une évidence. Contrairement à la vraie vie, plus monotone. En mer, la bonne option du soir peut s'avérer être une aberration dès le lendemain matin, voire un piège féroce.
Les trois dernières heures passées à maintenir le bateau au plus prés du vent m'ont lessivés. J'ai tenté de dormir, mais les contres successifs ont rendu mon sommeil haché, le génois a risqué le pire au moins deux fois, et comment l'éviter ? L'équipage n'est pas amariné, même pas franchement expérimenté pour certains. Faute de temps nous avons bien préparé le bateau mais pas l’équipage. Nous nous sommes jetés dans la gueule du loup sans préparation maritime. Rien de dangereux, l’essentiel est assuré, Henry et moi sommes deux bons marins et Saturne un bateau hors norme.
Mais la marche est haute et radicale pour tous.

8h: Toujours au moteur... au moins ça repose. Le ronron du cinq cylindres Mercedes est gage de tranquillité. Beau lever de soleil. Il fait un bon dix degrés dans le carré, et c'est décidé, nous devrions passer la nuit à Puerto Soller pour nous reposer un peu. La raison l’a emportée. Nous avons du mal à trouver un rythme de sommeil, nous ne mangeons pas beaucoup, pas assez et de façon erratique. Il va nous falloir encore un peu de temps pour s'installer durablement en mer....

9h: Nous approchons doucement de Puerto Soller. Le temps est couvert. Le moteur ronronne encore. Je me surprends à trouver ça agréable. Le stress retombe...

9h30: Petite correspondance du matin avec le PC course, déjà un rituel. L'iridium est une merveille. Daniel s'est donné du mal pour arriver à bien tout paramétrer mais c'est un outil merveilleux autant pour recevoir la météo, pour communiquer avec la vraie vie que se rassurer au cas où... Je tente quand même, par sécurité d'apprendre à utiliser la BLU/NAVTEX. Nous ne sommes pas si bien préparés que ça techniquement. Si les équipements sont à bord, et flambants neufs, il faut encore savoir s'en servir. Rassurons nous quand même, tout les organes de sécurité sont en double ou triple. J’en fais objectivement un peu beaucoup.

10h: toujours pas de vent. Nous gagnons vers Soller doucement au moteur et devrions arriver vers 16 heures. On commence à lézarder sur le pont. L’équipage ressemble, de plus en plus, à un troupeau de lamantins. Moi on en parle même pas. Respect. Capitaine oblige. Ouf !

10h30: La dernière météo nous prévoit un vent portant jeudi mais pas avant... je crois qu'il ne faut pas trop lutter. Petit jojo me sonde en souriant... “Michel, tout va bien. Pas de doute, pour tout le monde tu es bien parti. Tout se passe bien, malgré la fatigue. Alicante ou Puerto Soller n’y changeront rien. Le voyage est en route et il ne s’arrêta plus. A vouloir trop te rassurer, à trop vouloir dire les choses, tu risques de ne plus écouter la mer. L’animal sensible est le plus juste de tous les animaux que tu héberges en toi. Laisse lui la main.

14h: Les wc sont débouchés... j’adore. Grrrrrr. Un des bricolages les plus fréquents et délicieux du bord… De notoriété publique je m’imposerai dans l’au-delà comme le plus grand des déboucheurs de chiottes récalcitrants de France et de Navarre.
Attention plus grave : Le frein de baume cassé est tombé violemment sur le pont et a pulvérisé le hublot babord du carré. Il faut trouver une solution à Soller. Si on pose le pied dessus, il cède et en cas de vague scélérate on risque d’embarquer énormément d’eau. Je remonte 120 litres de fuel en 40 minutes des entrailles de la quille. Le système fonctionne super bien, pas la moindre odeur. Merci Seb. Savoir que nous disposons de mille litres de fuel est quand même un confort merveilleux.

15h: Nous approchons de Puerto Soller. Quel spectacle ! C'est grandiose, le soleil en prime ! Vivement une petite mousse dans un bar du port. Pour tout le monde, c'est un moment bien mérité. Les téléphones refont surface... Mais un silence contemplatif s’impose. la vraie vie n'est pas si loin ! Demain... la liste est longue, mais demain ! On savoure là.

17h: Sommes amarrés à quai. Le village est joli et comme niché au cœur d’un cirque protecteur qui instantanément semble pouvoir nous défendre de tous nos tourments maritimes. Un réel bien être nous enveloppe.
Patron c’est pour moi !

Publié à 12:13, le samedi 17 décembre 2011, dans Transat, Port de Sóller
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Transat, jour 2 : du large du Cap Creus au Nord Majorque, le 4 décembre 2010.

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Chaque samedi, depuis le 3 décembre 2011, Michel nous propose une page transcrite et réécrite du carnet de bord de la transat de l'hiver 2010/2011. Voici le jour 2 :

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En attendant, il fait 4°C dans le carré ! Sur le pont, je ne sais même pas, c'est aussi bien. Les 40 nœuds de vent moyen renforcent l'impression de froid... Il faut aller chercher le confort des cabines, s'enrouler dans son duvet pour se réchauffer enfin. Je monte le mien sur le pont, par chance le pilote tient bon. Je suis en boule, emmitouflé, un peu tétanisé, mais P'tit Jojo veille... sur moi avant tout. Impossible de prendre du recul, le speed avant le départ ne peut pas retomber dans ces conditions. Je tiens à l'énergie. Mais je rêve de repos, de recul, de pouvoir me dire, on est parti, enfin. Les conditions météo difficiles et toutes les modifications importantes non éprouvées, me rendent soucieux. Si près du départ, la moindre casse se solderait par un retour à la case départ. Je veux pas et je ne peux pas l'envisager, tout le projet risquerait de voler en éclats....

Cette transat est particulière. Le plus souvent, quand les gens décident de larguer les amarres, ils prévoient une pose dans leur vie professionnelle, ou attendent d'être définitivement en retraite. Nous par contre on a tenté de se ménager, des périodes de vacances pour pourvoir, par petits bout, chacun, faire un petit morceau de ce grand voyage. Tous les copains ont déjà les billets d'avion retour où aller pour ceux qui vont nous rejoindre en route. Tous sont prisonniers de contraintes impérieuses. C'est une vraie source de tension. Ce qui me fascinait et certainement aussi les copains c'était de découvrir la haute mer. Sortir de la balade en Corse ou même en Grèce et se mesurer à l'immensité.

La moyenne sur le fond est élevée : 8 nœuds et des poussières. Saturne est rapide et stable avec son bulbe. Ses réactions sont vives un régal mais on charge d'autant le gréement. naturellement c'est impossible de mesurer tout ça. Juste un pif étalonné par trente ans de bricolage en tout genre.
P'tit Jojo sourit doucement...Michel, sois raisonnable, des haubans de 12 mm flambants neufs... Repose toi. Jamais facile de gérer le stress, de faire la juste part des choses. Seule la voûte céleste qui pour l'occasion a sorti toute son argenterie, apporte une touche de permanence à ce tableau si incertain.
J'espère que le vent de Sud-Est attendu au Sud de Majorque sera là... Nous aspirons tous à retrouver un peu de bien-être.

1h: Le vent tombe brusquement. Tout paraît serein, la poitrine s'ouvre, même si la mer reste agitée, un cap invisible est passé. Sommes derrière une ligne imaginaire, vraiment partis. Sylvie est à la barre. Les quarts s'installent déjà. Je m'endors, confiant.

3h: Sommes devant le Cap Creus. Il fait moins froid, même si l'air est vif et que la voûte céleste dévore nos dernières calories... Dans l'ensemble l'équipage tient bien. Didier n'est pas encore amariné, il souffre du mal de mer. Le mieux est de le laisser dormir. Les étoiles veillent sur P'tit Jojo qui maintenant dors profondément. Je lui reborde sa couverture... chut.

8h: Je me réveille souvent mais j'accepte quand même de perdre conscience, le voyage s'installe donc. le jour nous apporte un peu de bien être. Dans cet air froid le rayonnement solaire est perceptible même avec le soleil très bas sur l'horizon. Tout a changé. Je tente un café avec succès cette fois. La côte est déjà visible. la mer reste haute mais le vent s'est effondré. Nous devons tout renvoyer à la hâte. Sans un minimum de vitesse c'est très vite inconfortable. le confort est essentiel durant une croisière aussi longue.

9h: Le soleil monte sur l'horizon, une chaleur même toute relative s'installe. Je voudrais tout consigner, rendre compte de chaque détail, chaque sentiment, mais pas facile de s'astreindre à remplir simultanément un livre de bord et un carnet de voyage. Un décalage évident entre le spectacle de cette nature fabuleuse qui s'offre à nos regards et toutes ces petites phrases pragmatiques, ces concepts géométriques précis, ces élucubrations météorologiques plus ou moins fiables, qui bornent le rêve. Pourtant une poésie secrète se glisse entre les pages. La rigueur froide a aussi ses élégances, un langage secret qui lui est propre. je me surprend à y éprouver du plaisir. Je savoure, ça aussi.
Contemplation... Un autre signe de mon installation dans ce grand voyage.

11h: Plus de vent du tout, même le spi n'y peut rien. Je sais qu'on va mettre les doigts dans la vraie navigation méditerranéenne, tissée de vents faibles, variables, changeants, violents et imprévisibles. Je suis rompu à l'exercice... Presque une vie passée à jouer avec ses caprices. Je jongle à merveille avec le vents réel changeant, le vent vitesse induit et le vent apparent qui combine ces deux variables au travers de petites équations vectorielles. Un casse tête souvent remarquablement gratifiant. Avec rien on avance comme par magie.

12h: Plus de vent du tout, alors de guerre las... moteur! Je résiste toujours beaucoup avant de convoquer l'aide des hydrocarbures mais nous avons beaucoup de route à faire et comme tout le monde, je me justifie de ne pouvoir simplement accepter d'attendre. Une posture intellectuelle qui semble insupportable. Attendre, sans rien faire, dérivant au milieu de rien, que les courants célestes décident enfin de nous redonner un mouvement. Enfin! Midi c'est l'heure de l'apéro quand même!

14h: Un filet de vent d'Est, mais faisons route avec très très peu de moteur les deux petits nœuds que rajoute la propulsion mécanique se conjuguent avec une mini-pression sur les voiles qui nous assure une moyenne de six nœuds sans quasi rien consommer... c'est encore trop de bruit... je déteste.
 
14h30: Le vent remonte un peu, juste assez, stop! Silence... le pastis et meilleur ainsi.

15h: Difficile de progresser, le vent est trop faible! Restons à la voile par amour mais on ne gagne presque rien. On se repose, on se dit que déjà nous sommes en Espagne que Gibraltar n'est pas si loin et que ça se fête... un troisième!

18h: Virement de bord soudain, Didier et Henry sont de quart. De nouveau un peu de vrai vent, sept nœuds au bon cap, quel pied. Saturne gîte de quelques degrés juste pour nous caler. Nous découvrons l'Iridium, la météo qui nous arrive du ciel via un satellite invisible, on poste notre courrier électronique presque comme à la maison... Grande première à bord !

21h: Il fait bon presque doux, au moins 10°C de plus qu'hier! Très belle nuit étoilée, on glisse doucement. Juste un petit clapotis nous rappelle que nous sommes en pleine mer mais le bateau semble léviter sur l'eau. C'est comme un rêve paisible hors du temps. De ces rares moments de la vie où on se dit que c'est maintenant qu'il faut prendre, engranger se nourrir et surtout tenter de ne rien oublier pour quand ce sera moins facile. Mais les hommes sont comme la batterie de mon putain de PC portable, une fois déconnectée l'énergie accumulée s'épuise si vite.

22h: Chut... le paradis. Nous attendrons le lever du jour pour virer de bord, ensuite nous longerons le nord de Majorque et Ibiza pour toucher Alicante dans une petite trentaine d'heures. Je n'ose pas décrire les choses, je suis si maladroit que je vais tout gâcher. Vous savez, parfois le vie coule comme de l'eau, et semble irriguer on ne sait quelle terre fertile qui nous donnera fruits abondants et trésors colorés.

0h. Il faudrait pointer la distance parcourue en 24 heures et donner notre position au PC course, à Thierry! Mais suis allongé dans le cockpit et si je bouge je risque de réveiller Petit Jojo qui dort tout contre moi.
 

Publié à 12:19, le samedi 10 décembre 2011, dans Transat, Cap de Creus
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Transat, jour 1 : du Cap d’Agde au large de Creus, le 3 décembre 2010.

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Un an pile aujourd'hui que démarrait la transat de Saturne. Chaque samedi, Michel nous proposera une page transcrite et réécrite du carnet de bord de ce grand voyage. Voici le jour 1 :

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Jamais facile de commencer une histoire. De trouver dans le noir, dans le cours inexorable du temps, la bonne rugosité, la veine prometteuse, la fêlure propice, pour y enfoncer son coin. Parler!

Quand on n’a pas appris à écrire, à dire simplement "il était une fois", le plus immédiat reste encore le présent. Ce présent qui convoque sans cesse, un passé malléable à merci et un avenir sans contour connu. Ce présent ordinaire et permanent. Celui de tout le monde. Celui que l’on partage, qu’on le veuille ou non, tous et ensemble. Ce geste éternel qui produit, presque malgré soi, simultanément, un demain et un hier qui se déforment à l’infini en tentant désespérément de rester cohérent.

Je plonge.

18h30 Cap d’Agde :
Départ speed, beaucoup trop speed, mais on ne pouvait plus attendre ! La course effrénée entamée début octobre nous a jetés là sans ménagement. "Il faut" fait office de stratégie.
Le mistral est glacial et Saturne se jette dans la nuit à corps perdu.
A force de repousser le départ, de jour en jour, puis de semaine en semaine, les copains sont partis. Seuls Thierry et Fiona, gelés, nous regardent encore disparaître, comme engloutis dans un ailleurs qu’ils ne partagent déjà plus avec nous. Quelques pleurs, je sais, un dernier "je t’aime" qui déchire le silence. On entre dans le temple.
CinémaScope : le bateau poussé par le vent file à plus de huit nœuds, les images défilent très vite mais sans le son. Tout semble se dérouler comme dans un film que je regarde depuis la barre. Une sorte d’hyper-présence et d’abandon. Un moment un peu hors du temps où la certitude d’exister en soi donne une distance presque infinie avec le réel. Petit Jojo est bien là. On ne se regarde pas, il serre juste un de mes doigts avec sa toute petite main... ça fait si longtemps dit-il.
 

 
Cet automne 2010 ne nous a pas aidés. Plusieurs dépressions consécutives, accompagnées de courants de Sud forts qui dans cette partie du Golfe du Lion lèvent une mer énorme et quasi impraticable, ont retardé le début des travaux. La nuit du 9 au 10 octobre, je ne pouvais vraiment plus attendre la sortie de l’eau. Cette nuit-là je bossais à Lyon comme régisseur pour Reno Bistan, un copain chanteur très drôle et pourvu d’une plume aussi délicate qu’acérée, à une heure du matin, avec Sylvie et Nico (deux autres artistes chanteurs), je file en voiture à Sète. Jacques (directeur du théâtre où se déroulait le concert) et sa compagne Christelle avaient, heureusement pu passer les ponts de 19h25 et nous attendaient quai d’Alger, en eau libre. (Pour ceux qui ne connaîtraient pas Sète, cette ville est découpée de nombreux canaux et de ponts, forcément, qu’il faut relever tous les jours pour libérer les bateaux voyageurs).
La météo était mauvaise, les lames passaient par dessus la jetée, les bateaux dans la marina tiraient sur leur longe en gémissant, les gréements hurlaient, quelques drisses claquaient bruyamment sur leur espars en aluminium, mais pas le choix, la viabilité du projet en dépendait...
Je savais que cette grosse machine passerait sans problème en eau libre, mais l’entrée dans l’Hérault, pour rejoindre le chantier Allemand serait certainement dangereuse. Les fonds sont faibles, moins de quatre mètres devant l’entrée et le courant de l’Hérault, fort à cause des pluies abondantes se heurte à la mer qui arrive du sud.
Hormis le mal de mer de mes petits amis tout s’est bien passé, rapidement même, mais le passage entre les deux phares a été terrifiant. La mer recouvrait les digues et pour avoir un peu de capacité de manœuvre je devais courir à plus de neuf noeuds dans une marmite désorganisée. La houle creusait la mer dangereusement au fond des creux nous passions en dessous de 3 mètres de fond ! Saturne cale 2,40m... Ça cogne sous la veste de quart. Mais c’est passé!
La nuit qui a suivi, à couple d’un ponton mal ancré, dans le Grau, à été épuisante, deux amarres se sont rompues mais bon, au petit matin, l’aventure commençait enfin. Je ne suis pas dupe de cette notion de début... Tout instant vient d’ailleurs et de proche en proche remonte loin et se perd très loin dans la nuit des temps.
Mais commençons ici avec trois semaines de retard sur un planning déjà improbable. Il pleut!
Suis épuisé, les copains aussi, mais rassurés de retrouver Henri, le patron du chantier Allemand. Pour ce bateau, les copains, moi, ce chantier c’est un ancrage important. Et le sentiment partagé qu’à partir de maintenant les choses vont avancer.


19h : Le ciel est cafi d’étoiles, les oreilles bien cachées sous les bonnets ronronnent bruyamment sous les rafales, mais nous sommes aussi fragiles que confiants. Parfois une lame plus haute nous emporte dans un surf plein d’écume embrasé par le plancton fluorescent. Quel pied que cet équipage glacé sous les étoiles qui savoure en silence le grand spectacle du monde. P’tit Jojo malgré l’heure avancée, garde ses grands yeux étonnés. C’est probablement juste son émerveillement qui a orienté mon parcours si biscornu pendant presque un demi siècle, pour être enfin ici, ce soir.

19h30 : Nous courons sous grand voile arisée et génois. La mer est courte, nerveuse, agitée, mais ça passe bien nous progressons rapidement plein Sud, au cap 180. Personne ne cherche à se reposer encore en ce début de nuit. L’excitation du départ reste forte mais il fait trop froid sur le pont alors rapidement le confort du carré, puis des couchettes vont avoir raison de notre nervosité.


20h : La mer nous oblige à remonter au vent. Le bateau se comporte mieux avec une composante un peu travers que pile arrière. Alors je commence à infléchir sur tribord vers le cap Creus. C’est assez surprenant, je pousse encore vers le travers et rien ne se passe... Saturne est méconnaissable. Il fait froid, la mer est agitée et la progression remuante, mais quel pied de découvrir presque un nouveau bateau. Alors ça a marché...


Je découvre presque un nouveau bateau...explications :
Les modifications apportées durant les deux mois de carénage sont importantes et impactantes sur son comportement à la mer. Il faut dire que je n’ai pas lésiné !
Ce bateau n’était pas super raide à la toile. Comme tous ces bateaux années 70, qui plus est en acier, il est lourd. Pour arracher vingt tonnes dans une mer moindrement formée, il faut porter de la toile, et mécaniquement il gîte. Le poids est tel qu'il est souhaitable de ne pas en rajouter encore. Il faudrait alors encore plus de toile pour avancer et encore plus de lest pour le stabiliser. Le serpent se mord la queue. Phenomène que les spécialistes de la statique appellent une limite mécanique.
J’ai donc opté pour une solution ambitieuse qui permette d'augmenter le couple de redressement sans augmenter le poids total du bateau.
La quille initiale en acier contenait environ quatre tonnes de plomb en lingots réparties sur un mètre vingt de hauteur. Ce poids estimé, même assez bien placé ne représentait qu’un petit quart du poids total de l’embarcation. Souvent le lest en pèse un bon tiers. C’était impossible d’améliorer les choses. Il m’a fallu les repenser globalement, me creuser les méninges et remonter les manches, celles des copains aussi...
Il fallait donc penser en poids constant et faire en sorte que ce peu de lest exerce un moment de redressement plus important. Seul un bulbe profond, appendice peut usité dans les années 70, pouvait répondre à l'exigence.
Une des grandes difficultés était de garder formellement le bateau cohérent. Pas question d’accrocher un appendice qui risquerait de jurer. L’autre difficulté était la production de surfaces non-développables. Ensuite de gérer les transports, l’accroche, le déplacement du plomb, le coût et le calendrier! Rien que ça.
J’ai cherché pendant des mois la bonne solution. J'ai finalement pris le parti d'utiliser un profil "Nagard" Clark Y, très simple qui présentait l’avantage d’être absolument droit dans sa partie inférieure constitués dans ce cas d'une la plaque en acier, qui pour recevoir le poids du bateau à terre, devait faire vingt mm d’épaisseur. Le reste du profil, croisement de surfaces courbes développables, identiques à l’ensemble de la construction initiale du bateau, a été réalisée en tôle de cinq millimètres plus facile à mettre en forme. L’énorme avantage c’est que sans augmenter le poids du bateau, ni son tirant d’eau, le centre de gravité du lest a été descendu de soixante centimètres. Magnifique ou dérisoire, Je n'en savais rien. Aucun moyen d'appréhender  l’incidence que ça pouvait avoir sur l’ensemble... Navigation à vue donc.
Mais déjà une belle récompense, l’expert maritime qui à visité le bateau avant son départ n’a même pas remarqué la modification tant elle est crédible.
Une chose essentielle, qui souvent fait la différence entre une adaptation réussie et une incongruité, c’est l’échelle de l’intervention. Thierry m’a aidé à trouver, grâce à des images de synthèse, le bon volume de ce bulbe. Vraiment j’insiste mais combien de bricoleurs émérites produisent des monstres faute de savoir prendre le bon recul. Ensuite c’est le Lycée professionnel d’Ambérieux qui a réalisé l’objet. Son transport s’est fait sur une simple remorque, son poids étant inférieur à quatre cent kilos, à vide, et l’ensemble a été soudé à l’arc sur la quille existante. 
Curieusement on a buté sur des difficultés que je n’avais pas bien mesurées. Le plus éprouvant a été de retirer de la quille les lingots de plomb qui y dormaient depuis trente ans. Fondre le plomb, grâce à Daniel, à été un moment plutôt agréable. La fin de ce chantier spécifique n’a pas posé d’autre tracas. Par contre la quille, totalement vide, à été transformée en réservoir de fuel mais ça c’est une autre histoire écrite en grande partie par Sébastien. Beaucoup de noms à retenir, tous essentiels, qui ne sont encore que des ébauches mal définies mais rassurez vous, je prendrai le temps de les dessiner chacun, minutieusement.

22h : Le vent monte encore, les pointes dépassent neuf noeuds, nous réduisons. La route est longue et il ne faut rien casser. En plus nous avons besoin de confort car la fatigue est bien là et cette première nuit est virile. Je profite du confort apparent pour tenter une bonne soupe de légumes que j’arrive à servir dans des bols, un vrai prodige! cinq secondes plus tard une lame un peu violente jette tout à terre heureusement sans brûler personne! Et oui il gîte moins , mais il est plus rapide et plus vif dans ses réactions! Et nous, pauvres de nous, à cette heure avancée, nous ne sommes plus assez réactifs.


00h : Nous approchons de la frontière espagnole. Creus est fidèle à sa réputation. Il cogne dur et le vent qui coule des Pyrénées est piquant. La Tramontane rend l’équipage malade et nous prive de confort, mais bon, avec un cap aussi sud bientôt soleil et chaleur.
 

Publié à 12:00, le samedi 3 décembre 2011, dans Transat, Cap d'Agde
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